Combien de Maman Jo faut-il pour réparer un pays ?

À propos de Loin de moi la colère, de Joël Akafou

Il y a des films qui nous emmènent dans des pays que nous ne connaissons pas. Et puis il y en a d’autres qui nous révèlent une blessure dans un pays que nous pensions connaître.

J’ai vécu en Côte d’Ivoire. J’y ai travaillé, aimé, ri, créé. J’ai connu Abidjan, son mouvement, son énergie, sa générosité. J’ai appris les habitudes et les rythmes de la vie quotidienne. Ce pays occupe une place particulière dans mon parcours et reste profondément attachée à mes souvenirs.

Et pourtant, en regardant Loin de moi la colère, j’ai eu le sentiment de découvrir un autre visage de ce pays. Je savais, bien sûr, qu’il a connu une guerre. Mais entre savoir qu’une guerre a eu lieu et comprendre ce qu’elle laisse dans les familles, les villages, dans les collines, les terres et les relations humaines, il y a parfois une grande distance.

J’en sais quelque chose car je viens du Burundi. Je sais qu’une guerre peut être déclarée terminée alors qu’elle continue autrement.

Peut-être est-ce aussi pour cette raison que ce film m’a touchée de si près. Peut-être est-ce pour cela que je ne pouvais pas regarder Maman Jo de loin.

Qui soigne les coeurs après la guerre

Au début du film, des survivants parlent. Ils racontent les morts, les maisons brûlées, la fuite dans la brousse, les blessures par balle, les familles décimées.

Un homme raconte la mort de son père. Un autre montre la profonde cicatrice de son épaule et raconte comment il a échappé à la mort. Maman Jo écoute. Elle interroge, s’étonne, compatit. À un survivant, elle dit simplement : « Dieu était avec toi, mon fils. »

Ce « mon fils » m’a arrêtée. J’ai commencé à regarder Maman Jo autrement. Dans ce petit mot, j’ai vu tout son cœur et je me suis attache à elle.

À Ziglo, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, Maman Jo entreprend de rapprocher des communautés profondément divisées par les violences de la crise de 2010-2011.

Mais Loin de moi la colère ne cherche pas seulement à raconter une guerre passée. Il s’intéresse à quelque chose de peut-être encore plus difficile à filmer : ce qui reste après.

Comment continue-t-on à vivre ? Comment salue-t-on quelqu’un que l’on soupçonne d’avoir participé à la destruction de sa famille ?

Comment partage-t-on la même route, le même marché, le même village ? Comment pardonner lorsque les cicatrices sont toujours présentes ?

Et surtout : qui prend soin des survivants lorsque les accords politiques ont été signés, mais que les cœurs n’ont rien signé du tout ?

La thérapie à ciel ouvert

Josiane, que tout le monde appelle Maman Jo, va de maison en maison.

Devant Irène, une femme qui a perdu son mari et son fils, elle ne propose pas une théorie. Elle est là. La femme pleure. Elle parle de sa solitude, de ses enfants, du manque de moyens pour leur scolarité. Maman Jo écoute, console et tente de créer autour de cette douleur une solidarité possible.

En la regardant, une expression m’est venue : psychothérapeute du village. Je sais qu’elle n’est pas psychologue. Mais que fait-elle, au fond ?

Elle offre son oreille. Elle permet aux autres d’exprimer ce qu’ils gardent parfois en eux depuis des années. Elle accueille les paroles difficiles, les colères, les accusations, les larmes. Elle ne travaille pas dans un cabinet. Sa thérapie est ambulante.

Elle se déroule sous un arbre, dans une cour, autour d’un feu, dans les champs, pendant une activité collective, dans une conversation avec une veuve ou lors d’une réunion entre plusieurs communautés.

Maman Jo ne demande pas seulement : « Que vous est-il arrivé ? » Elle demande aussi, d’une certaine manière : « Que faisons-nous maintenant de ce qui nous est arrivé ? » C’est une question immense.

Maman Jo, médiatrice sans mandat

Avec les habitants de Ziglo, Maman Jo veut construire un apatam. Pendant quelques instants, Guéré, Baoulé, Mossi, Lobi… , les appartenances qui ont séparé les gens deviennent des mains qui construisent le même mur.

« C’est en mettant la main ensemble, c’est là qu’on va savoir si on s’aime réellement », dit Maman Jo.

Cette phrase m’est restée. Parce qu’à ce moment-là, la réconciliation n’est plus un discours : elle devient un geste. Elle prend corps dans des mains qui portent l’eau, mélangent la terre, construisent et transpirent. Puis, autour d’un repas, les habitants se retrouvent enfin ensemble.

Et surtout, ce lieu commun est construit sur les traces mêmes de la maison de la grand-mère de Maman Jo, brûlée pendant la guerre.

Quelle taille faut-il donner à son cœur pour construire un lieu pour retisser les liens à l’endroit même où sa propre famille a été détruite ?

Devant cette séquence, j’ai simplement vu un rêve : le rêve de Maman Jo. Et tous ces gens qui, pendant quelques instants au moins, ont accepté d’y mettre leurs mains.

Je me suis même demandé s’il y avait eu une mise en scène pour le film, tellement le travail collectif semblait bien organisé.

Puis je me suis donné moi-même ma réponse : Maman Jo est capable d’organiser même les esprits égarés.

Cette femme a du pouvoir. Elle ne commande pas depuis un bureau. Elle circule. Elle connaît les familles. Elle va voir les anciens et mobilise le chef du village. Elle utilise ses propres moyens et partage ce qu’elle a.

C’est pourquoi, en regardant Maman Jo, je n’ai pas vu seulement une femme généreuse qui demande aux autres de pardonner. J’ai vu une médiatrice hors du commun.

Les médiateurs, généralement, on les désigne ou on les engage pour accomplir ce travail. Maman Jo, elle, semble s’être désignée elle-même. Ou peut-être est-elle simplement une envoyée divine.

Elle n’est pas au-dessus de la douleur

À un moment, Maman Jo confie, en larmes : « J’ai juré de ne jamais pardonner le mal qu’ils nous ont fait. La mort d’enfants, de grand-mères, de grands frères… »

Et j’ai aimé que le film garde ce moment. Soudain, celle qui console a besoin d’être consolée. Celle qui demande aux autres de libérer leur cœur nous montre que le sien aussi est chargé. Celle qui parle de pardon n’est pas arrivée au bout de son propre chemin.

Maman Jo n’est pas une femme guérie qui soigne des blessés. C’est une blessée parmi les blessés qui refuse que la blessure soit la seule chose qu’elle transmette.

Peut-être est-ce cela qui me touche le plus chez elle. Elle ne tend pas son épaule aux autres parce qu’elle ignore la douleur. Elle la tend parce qu’elle la connaît.

Mais malgré tout ce qu’elle fait pour son village, la bonté de Maman Jo ne l’épargne pas de la malveillance : Des personnes malveillantes vont jusqu’à s’en prendre à son bétail, en tuant ses bêtes, et à ravager ses cultures. Les blessures s’ajoutent ainsi aux blessures, sans pourtant l’empêcher de poursuivre son combat pour la paix et le pardon.

Donner un nom à l’avenir

L’une des scènes les plus tendres du film montre Maman Jo donnant le bain à un bébé.      Après avoir entendu tant de récits de morts, nous voilà devant une nouvelle vie.Maman Jo donne le bain à l’enfant. Elle la masse. Elle lui parle. Elle la bénit.

Elle lui donne un nom lié à cette idée : Loin de moi la colère. Tchinmouegan c’est le nom aussi de Josiane, notre maman Jo

J’ai trouvé ce geste immense. Parce qu’on peut donner beaucoup de bonnes choses en héritage à un enfant. Une terre, un nom, une langue, une histoire familiale… Mais on peut également lui léguer une colère.

Et moi, je me demande : Peut-on transmettre la mémoire sans transmettre la haine ?

Peut-être la mémoire est-elle nécessaire. Mais la haine et la colère ne sont pas obligée de l’accompagner.

Les femme au premier rang de la renconstruction

Une autre réflexion m’est restée.  Pourquoi les femmes sont-elles si souvent là lorsque vient le temps de reconstruire ? Je ne veux pas poser cette question de manière simpliste.

Je ne veux pas dire que les hommes font la guerre et que les femmes font la paix. Ce serait trop facile. Trop faux aussi. Mais je regarde les images et je m’interroge.

Quand il faut recoudre la vie quotidienne, reprendre les enfants par la main, refaire circuler la parole entre les familles, préparer à manger, soigner les vivants et accompagner les morts, pourquoi trouve-t-on si souvent les femmes en première ligne ?

Est-ce parce qu’elles connaissent le prix concret de la destruction ? Est-ce parce qu’elles savent que la guerre ne se termine pas avec les soldats, mais continue dans la cuisine, dans les champs, dans la scolarité d’un orphelin, dans le silence d’une veuve ? possiblement !

Le film, lui aussi, accorde une place importante à cette mobilisation des femmes autour de Maman Jo et à leur rôle dans la tentative de refaire circuler la parole de cohésion au sein du village.

Mon pays a besoin de Maman Jo

En regardant Loin de moi la colère, j’ai pensé à tous ces pays où la guerre s’arrête sans vraiment disparaître.

Une question m’est alors restée : combien faut-il de personnes comme Maman Jo pour empêcher les blessures de devenir un héritage ?

Peut-être une seule ne suffit-elle pas. Peut-être faut-il des milliers de femmes et d’hommes qui acceptent ce travail lent, ingrat, parfois invisible. Cela empecherait que les conflit de toute sorte soit cycliques. Mais il faut bien que quelqu’un commence. À Ziglo, Maman Jo a commencé et Joël Akafou a choisi de la suivre

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